Reprise à l’Opéra Bastille de La Dame de pique de Tchaïkovski dans la mise en scène de Lev Dodin (1999). Un spectacle qui fait du bien, après la série noire des créations maison de la saison (Faust, La Force du destin, Manon). Le public (le vrai, pas celui des premières) est encore divisé. « Au fou ! », persifle un monsieur en voyant cette histoire d’obsession du jeu et de cartes maléfiques transporté dans un asile d’aliénés, où le héros dans son délire revoit les aventures qui l’ont mené là. Enthousiasme pour les chanteurs (Vladimir Galouzine, Olga Guryakova, Ludovic Tézier), succès plus modéré pour le chef Dmitri Jurowski, qui n’a que le tort d’être moins charismatique que son frère Vladimir, lequel dirigeait le spectacle en 99. Dodin, en 2005 sur la même scène, a déçu dans Salomé de Strauss. N’empêche que c’est de metteurs en scène de sa trempe qu’aurait actuellement besoin la Grande boutique.
A Pleyel, Viktoria Mullova joue le Concerto pour violon de Brahms avec l’Orchestre de Paris. C’est la fin d’un cycle commencé en janvier à l’auditorium du Louvre : Bach, Vivaldi, Haendel, Leclair, Beethoven, Schubert, Bartok, Weather Report, c'est-à-dire trois siècles et demi de musique, du baroque au jazz-rock-fusion. Public mêlé : on sent que ses fans la suivent, que sa façon, ou plutôt ses façons de faire de la musique – sur violon monté ou non à l’ancienne - font école, deviennent des modèles. Son Brahms profite de cette perspective : on y entend tout ce qu’il a de classique, mais aussi, et tout autant, les innovations que Joseph Joachim, le créateur, avait revues, corrigées, « rendues jouables » avec le compositeur. Paavo Järvi va dans son sens. Il a commencé le concert par une impeccable Symphonie n° 83 « La Poule » de Haydn, et le terminera avec une 2ème Symphonie de Brahms qu’il entend comme un lointain écho du grand style classique viennois. Même esprit pour le Concerto pour violon : avec Mullova, il dégraisse cette musique sans jamais l’assécher.
François Lafon
Salle Pleyel, Paris, les 25 et 26 janvier. Au Grand Théâtre d’Aix-en-Provence le 27.
Aux Bouffes du Nord, Katia Kabanova de Janacek. Mais où met-on l’orchestre ? Nulle part. Il s’agit d’un travail d’atelier, accompagné au piano et venu de la fondation Royaumont. « J’ai pensé que je pouvais très modestement inscrire cette démarche dans les pas de Peter Brook, » explique André Engel, le metteur en scène. Mais Engel n’est pas loin d’être lui aussi une légende, et son travail est exemplaire. L’œuvre s’y prête : un drame provincial à quelques personnages, tiré d’une pièce russe célèbre (L’Orage d’Alexandre Ostrovski), une musique calquée sur les inflexions de la langue tchèque. « Je voulais inscrire l’œuvre dans un lieu où l’on accepte le présupposé de ne pas faire de l’opéra stricto sensu, continue Engel, un espace ouvert à un travail à la frontière entre l’opéra et le théâtre. » Difficile de donner un opéra en gros plan sans en tuer la magie. Brook y est arrivé aux Bouffes du Nord avec La Tragédie de Carmen et Impressions de Pelléas. Engel y parvient en obtenant de sa troupe (ils sont tous justes, comme acteurs et comme musiciens) un jeu à la fois réaliste et dénué d’effets. Et l’orchestre somptueux de Janacek (photo), il ne manque pas ? Si, tout le temps. Et pourtant cette épure de Katia Kabanova nous en dit bien autant que nombre de productions à gros budget.
François Lafon
Bouffes du Nord, Paris, jusqu’au 4 février. www.bouffesdunord.com
A Pleyel, Andris Nelsons dirige l’Orchestre de Paris dans la Symphonie alpestre de Richard Strauss. La semaine dernière, même lieu même orchestre, Herbert Blomstedt dirigeait Une Vie de héros du même Strauss. Si l’on vous demande à quoi sert un chef, prenez ces deux là comme exemples. Nelsons, trente-quatre ans, disciple du grand manieur d’orchestres qu’est Mariss Jansons, prend l’énorme phalange straussienne à bras le corps, en exacerbe les contrastes, en tire une symphonie de couleurs. Blomstedt, quatre-vingt-cinq ans, superpose les couches sonores en un savant tuilage et traite, comme le faisait Karl Böhm, cette musique de l’excès avec la même finesse qu’une symphonie de Mozart. Deux époques, deux écoles ? Deux tendances plutôt, aussi vieilles que le métier de batteur de mesure. En première partie, Nelsons accompagne le jeune Sergey Khachatryan dans le Concerto pour violon de Beethoven : archet flamboyant, orchestre péremptoire. Blomstedt choisit lui aussi Beethoven - le 4ème Concerto pour piano -, avec en soliste le raffiné Till Fellner : clavier nuancé, orchestre romantique mais point trop. Encore une fois on pense à Böhm. Pas de bataille à la sortie entre pro l’un et anti l’autre. Avec les deux, d’ailleurs, l’orchestre est sur son trente-et-un.
François Lafon
Andris Nelsons – Sergey Khachatryan : 18 et 19 janvier. Concert du 19 en direct sur Radio Classique.
A la fin des années 1960, le cinéma La Clef, à Paris (ne le cherchez pas, il n’existe plus), passait, à la séance de 14 h, La Chronique d’Anna-Magdalena Bach de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet. Dans le rôle de Bach : Gustav Leonhardt. Un Bach émacié, parlant peu et ne souriant jamais, un Bach représentatif de la révolution baroque venue des Pays-Bas. Le 12 décembre dernier, aux Bouffes du Nord, le même Leonhardt donne son dernier récital. Silence religieux, larmes rentrées. Dans Le Nouvel Observateur, le critique et gardien du dogme Jacques Drillon se fait lyrique : « Il a seulement laissé sonner le dernier sol grave une fraction de seconde de plus qu’il n’aurait fait habituellement. Et puis, d’un pas incertain, il a quitté le splendide clavecin d’Antony Sidey, instrument à la fois aristocratique et fraternel, qui ne sonnerait plus jamais sous ses doigts. Pour lui laisser le temps de quitter plus rapidement le théâtre par la façade avant, et sans être importuné par le public, la direction avait condamné les portes de la salle quelques minutes. Confiné à l’intérieur, l’auditoire a envahi la scène. En l’absence d’annonce officielle, nul n’était censé savoir qu’il n’y aurait plus jamais de concert de Gustav Leonhardt, mais les commentaires allaient, comme on dit, bon train. » Gustav Leonhardt, qui vient de disparaître à quatre-vingt trois ans, a beaucoup enregistré : plus de deux cents disques (Cantates de Bach – 60 CD en collaboration avec Nikolaus Harnoncourt -, compris), chez Vanguard, Das alte Werk, Deutsche Harmonia Mundi, Seon, Philips, Alpha. Il était à la musique ce que Laurent Terzieff était au théâtre : intouchable.
François Lafon
Chronique d'Anna Magdalena Bach, de J.M. Straub et D. Huillet, 1967. 1 DVD Montparnasse (2009 - distribution Harmonia Mundi)
Ouverture, au Châtelet, de Présences 2012, 22ème festival de musique contemporaine de Radio France. L’année dernière, le héros de la fête était Esa-Pekka Salonen, piètre compositeur, mais chef vedette : salles pleines, grosse couverture médiatique. Cette année, c’est Oscar Strasnoy, présenté comme « le plus français des Argentins de Berlin ». Un jeune Mauricio Kagel, en somme, connu pour son éclectisme, son goût pour un théâtre musical décalé, propre à séduire des publics venus d’ailleurs. Mais Strasnoy n’est connu que du sérail et l’aventure est plus risquée. Premier programme : création française du Bal, opéra en un acte d’après la romancière Irène Némirovsky. Public clairsemé pour cette histoire de parvenus qui convient le tout Paris mais dont la fille jette les invitations dans la Seine au lieu de les mettre à la poste. L’œuvre est donnée en version de concert, agrémentée d’amusantes illustrations projetées d’Hermenegildo Sabat. La musique aussi est amusante, pleine de citations et de dérapages, et les chanteurs payent de leur personne, mais rien ne décolle. Restent treize concerts pour vérifier l’effet Strasnoy.
François Lafon
Présences 2012 : Oscar Strasnoy. Au Châtelet jusqu’au 22 janvier
Nouvelle Manon à l’Opéra Bastille, pour le centenaire de la mort de Massenet, et pour Natalie Dessay. Etrange cas de dédoublement d’intentions. En grand format, un curieux spectacle signé Coline Serreau : des bas de soie et des punks à moto, des bigotes en roller et un abbé Des Grieux en soutane transparente, une panoplie de Miss Arras et une pub fifties à la gloire de la femme américaine, tout cela pour bien montrer que Manon est une histoire de tous les temps et que la courtisane est avant tout une femme bafouée. Sifflets mérités au rideau final. Toute petite dans ce fatras géant, Natalie Dessay joue exactement cette situation, mais avec une justesse, une sobriété, une modernité qui rendent tout le reste inutile. « Renée Fleming, sur la même scène, c’était autre chose », entend-on à l’entracte. Côté décibels, sûrement. Il faut tendre l’oreille et faire l’impasse sur le ténor (pas très bon), le chef, tout. L’exercice est fatiguant, mais on est récompensé.
François Lafon
Opéra National de Paris Bastille, les 14, 18, 22, 25, 28 janvier, 2, 5, 10, 13 février.
Jacques Chancel, Grand Echiquier, prime time, années 1970 : « Et nous allons écouter Alexis Weissenberg dans la (?) Sonate de Beethoven » ; « Et maintenant, Alexis Weissenberg accompagne Placido Domingo » ; « Voici Alexis Weissenberg, qui va nous interpréter Charles Trénet au piano. » Alexis Weissenberg avait un physique et un nom à faire rêver les jeunes filles devant la télévision. En contrepartie, il était détesté des « vrais » amateurs, lesquels trouvaient son toucher dur et sa virtuosité mécanique, et ne lui pardonnaient pas son intégrale, jugée superficielle, des Concertos pour piano de Beethoven sous la direction de Karajan (relégué lui aussi au rayon des stars photogéniques). Les collectionneurs, cependant, citaient avec admiration certaines de ses interprétations anciennes, parmi lesquelles un époustouflant Petrouchka de Stravinsky. Depuis longtemps retiré des scènes et des studios, le pianiste-que-connaissaient-ceux-qui-ne-connaissaient-rien-au-piano (un Hélène Grimaud de l’époque), vient de disparaître à quatre-vingt-deux ans. Un DVD « Alexis Weissenberg joue Stravinski, Prokofiev, Scriabine, Rachmaninov, Chopin, Bach et Brahms » a été édité par Medici Arts en 2008. Il y interprète (et commente) … Petrouchka, mais aussi un étonnant 2ème Concerto de Brahms sous la direction de Georges Prêtre. Pour les jeunes filles, mais pas seulement.
Un Gluck inconnu (L’Ivrogne corrigé ou Le Mariage du Diable), un Donizetti en français (Rita ou Le Mari battu) doublé de brèves de comptoirs en musique (Elle est pas belle la vie ?), un « opéra fumiste » autour d’Alphonse Allais (Café Allais), du baroque pimenté avec Dominique Visse et l’Ensemble Clément Janequin (A corps et à cris) : fidèle à elle-même, la Péniche Opéra fête ses trente ans. Deux embarcations (la seconde s’appelle Adélaïde) amarrées de septembre à mai au bassin de la Villette, une résidence sur la terre ferme (Fontainebleau), et Fluctuat mec mergitur, en dépit de la dureté des temps et du rétrécissement des subventions. Nombre de jeunes artistes rebutés par l’académisme y ont fait leurs classes, suivis par un public attiré par le côté café-théâtre de l’institution. Avec le temps, La Péniche a cristallisé la querelle des pro- et des anti- : du lyrique décomplexé pour les uns, de l’opéra au rabais pour les autres ; une porte ouverte sur un monde intimidant, ou un tue l’amour minant un univers voué au sublime. De là à conclure que La Péniche est aussi dangereuse (ou aussi utile) que les Guignols vis-à-vis des politiques…
C’est une tendance pas encore lourde, mais tout de même un virage à 180° en ces temps de dématérialisation du disque, du livre, de la presse : le vinyle classique est de retour. Cela fait un moment que dans leur domaine, les DJ s’y sont mis : pour mixer, le 33 tours est de mise. Mais cette fois, ce sont des chefs comme Gustavo Dudamel et Paavo Järvi qui entonnent le péan du son analogique et du diamant labourant les sillons. Sur son blog Slipped Disc, Norman Lebrecht s’en fait l’ambassadeur. Premières parutions : la Symphonie « Ecossaise » de Mendelssohn avec le Philharmonique de Vienne par le premier (DG), l’intégrale des Symphonies de Beethoven (déjà sorties en CD) avec la Deutsche Kammerphilharmonie Bremen par le second (RCA), accompagnées des qualificatifs d’usage : couleur, chaleur, charme, harmoniques riches, dynamique englobante, brillance radieuse. Tout ce qui manque au son numérique, selon les nostalgiques du LP, lesquels ont commencé à batailler dès la sortie des premiers CD au début des années 1980. Cette fois, ce sont des artistes nés après la disgrâce dudit LP qui montent au créneau. Iront-ils jusqu’à prétendre, comme certains audiophiles, que le signal numérique étant discontinu, il est incapable de reproduire le legato d’un violon ? « Seul les meilleurs lecteurs SACD (s’il y en a) peuvent produire un son aussi coloré », s’enthousiasme Lebrecht. Allons-nous ressortir nos vieilles platines et nos chiffons antistatiques, retrouver les délices des « cloc » et des « scratch », racheter régulièrement nos disques gondolés ou/et usés jusqu’à la trame, remonter nos étagères au format 30cm ? Les Beethoven par Järvi n’ont été pressés qu’en édition limitée de 999 exemplaires, destinée aux vrais mélomanes. Ouf ! Pas encore morts, nos MP3.